IL FAUT ALLOUER DES POUVOIRS LÉGISLATIFS EXCEPTIONNELS À UN GOUVERNEMENT TRANSITOIRE

Entretien de Charbel Nahas dans le quotidien français l’Humanité du 7 novembre 2019.

Économiste et polytechnicien libanais, homme politique aux fortes convictions de gauche, Charbel Nahas appelle le pouvoir en place à prendre ses responsabilités pour éviter l’émergence de la violence.

Charbel Nahas Secrétaire général du mouvement Citoyens et citoyennes dans un État Envoyé spécial. De quoi le mouvement en cours au Liban est-il le nom ?

C’est d’abord l’expression d’une perte de repères au niveau de l’ensemble de la société, que ce soit les gens les plus simples ou le club des dirigeants. Pendant trente ans, il y a eu des repères fixes, des modes de fonctionnement politique, économique et social qui se sont enracinés et dont l’ensemble de la population a subitement découvert le blocage. Pour que cela continue à marcher, il aurait fallu que l’afflux de dollars se poursuive. Or, il s’est arrêté pour des raisons extérieures. Ce n’est pas encore une révolution. C’est, très précisément, la fin d’un régime sociopolitique. C’est donc, de facto, une période de transition dans laquelle nous nous trouvons et face à laquelle les propositions politiques sont encore excessivement rares, balbutiantes, alors que les actions dilatoires se multiplient sans convaincre personne. Nous, en tant que mouvement Citoyens et citoyennes dans un État, aurions aimé que les gens se rendent compte plus tôt des réalités.

On n’entend pas de slogans confessionnels. Est-ce que ce mouvement ne donne pas corps à une citoyenneté libanaise ?

 Les expressions communautaires étaient une partie intégrante du mode sociopolitique que j’évoquais. Ça ne marche plus. Mais il n’y a pas encore une clarté subsante pour que les gens se sentent vraiment « citoyens et citoyennes dans un État ». Les responsabilités politiques sont donc très importantes, parce qu’une telle situation peut partir dans toutes les directions dont la violence, l’ecritement… La responsabilité politique est de dessiner un cap. C’est ce à quoi on s’attelle. Donc, ecectivement, les manifestations de solidarité communautaire se sont sensiblement acaiblies. Certains cherchent encore à les réactiver, car elles sont réelles. Vous avez là des assises matérielles, pas seulement idéologiques. Mais ça ne fonctionne plus. Les périodes de transition sont rares dans l’histoire. C’est d’autant plus important que ce mouvement va à contre-courant de ce qui se passe dans le monde entier, avec le recours de plus en plus insolent aux légitimations communautaires, religieuses, raciales… À commencer par le sionisme, en passant par tout ce que l’on a dans la région avec l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite, mais aussi ce que l’on voit en Europe avec l’extrême droite, des formes de communautarismes divers, des manipulations réciproques, des duos bloqués…

Ceux qui détiennent le pouvoir ne vont pas se laisser déposséder sans rien faire. Comment déjouer leurs plans ?

Les tenants du pouvoir sont, eux aussi, face à leurs responsabilités une fois que leurs armes traditionnelles se sont complètement émoussées. Donc, soit ils laissent tout aller à la dérive, ce qui signifie une violence imminente. Soit ils assument, c’est-à-dire qu’ils entrent dans un transfert pacifique du pouvoir à un « projet politique » qui permettrait de gérer la période de transition. Pour cela, il faut allouer des pouvoirs législatifs exceptionnels à un gouvernement transitoire. Celui-ci doit gérer de manière juste, en s’orientant vers un autre modèle socioéconomique, et tirer sa légitimité d’un projet politique qui est le dépassement de trente années de gouvernement des chefs de guerre et des milliardaires douteux, mais aussi porter une espérance politique locale, régionale et, sans honte, internationale. Ce qui se passe au Liban mérite de susciter une solidarité internationale ecective. Parce que, ce que nous avons vécu a été tellement loin, a été entretenu depuis tellement longtemps, est tellement enraciné (souvent du fait d’appuis extérieurs, y compris de la part de la France) que ce qui se passe maintenant au Liban est exemplaire. On ne choisit pas l’endroit où la brèche se produit, mais, quand cela se passe, il faut en comprendre les enjeux et la portée. Les fronts devraient être coordonnés. Le Moyen-Orient n’est pas la région du judaïsme, de l’islamisme ou du pétrole. C’est un monde qui nous est commun.