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Charbel Nahas : Le Liban est déjà dans une dynamique de crise

Inteview Publiée par le Commerce du Levant et conduite par Sahar Al Attar disponible sur ce lien:

https://www.lecommercedulevant.com/article/28763-charbel-nahas-le-liban-est-deja-dans-une-dynamique-de-crise

Nous remercions le Commerce du Levant de nous avoir permis de republier son contenu.

Le mouvement “Citoyens et citoyennes dans l’État” est l’une des rares formations politiques à s’aventurer actuellement sur le terrain économique. Son chef, l’économiste et ancien ministre Charbel Nahas, évoque ouvertement le scénario d’une crise et appelle à enclencher un processus de correction volontaire, avant qu’il ne soit trop tard.

En octobre dernier, votre mouvement a appelé les banques, les chefs communautaires et les États étrangers intéressés par le Liban à prendre leurs responsabilités pour éviter une crise incontrôlée. Quel était le sens de votre démarche?

Nous pensons que le Liban est entré dans une phase de précrise et que le système politique actuel ne peut ni l’éviter ni y faire face. Nous aurions pu garder le silence ou nous contenter d’appeler les chefs communautaires à assumer une situation dont ils sont seuls responsables. Mais nous craignons qu’une crise incontrôlée ait un effet dévastateur sur le pays. Une crise, ce n’est pas la fin du monde, c’est une rupture et la repousser n’est pas un objectif en soi. Mais les conséquences sociales, voire sécuritaires, ne sont pas les mêmes lorsqu’elle est gérée ou pas.

Nous sommes aussi soucieux de ce qui émergera après la crise. Une baisse de la valeur des actifs et un affaiblissement des structures sociales risquent de créer une nouvelle vague de spéculateurs et de renforcer le clientélisme politique.

Notre sens des responsabilités nous a poussés à proposer un processus de correction financière, économique et sociale – impliquant une répartition équitable et juste des risques et des pertes – basé sur un projet politique d’État fort et laïque.

Vous avez été reçu par le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, l’Association des banques et le chef du Parlement, Nabih Berry. Comment votre initiative a-t-elle été accueillie ?

Notre diagnostic est clairement partagé par la BDL, les banques et un certain nombre d’acteurs extérieurs. L’absence de réaction de la plupart des chefs communautaires, en revanche, est très inquiétante.

Quels sont pour vous les signes de l’imminence d’une crise ?

Il y a une série d’indicateurs, depuis quelques mois, qu’il convient de mettre en relation. Le premier est l’arrêt des prêts au logement subventionnés par la BDL. Ces prêts ne s’inscrivaient pas dans le cadre d’une politique de logement, ils avaient pour objectifs de maintenir un niveau de valorisation foncière et immobilière élevé pour attirer des devises, et soutenir les crédits bancaires adossés à ces actifs. Mais dans une économie peu compétitive comme celle du Liban, qui ne produit quasiment rien et qui importe tout, les crédits en monnaie nationale induisent mécaniquement une sortie de devises. L’arrêt de ces crédits, malgré les risques de solvabilité pour les banques, témoigne donc de l’urgence de contenir la demande sur le dollar. Le plafonnement des crédits bancaires en livres va dans le même sens.

Parmi les autres signaux négatifs, il y a la baisse de la valorisation des eurobonds qui a nécessité une intervention rapide de la BDL ; l’attitude agressive des banques qui ont fortement augmenté leurs taux pour stabiliser les dépôts et en allonger les maturités ; et, enfin, l’accumulation des retards de paiements de l’État à la CNSS.

Tout cela nous fait penser que nous sommes déjà dans une dynamique de crise.

Suite à un accord entre le ministre des Finances et le gouverneur de la BDL, l’État a annoncé récemment qu’il s’endettera désormais aux taux du marché. Est-ce un signe supplémentaire de la gravité de la situation ?

C’est la BDL qui finançait jusque là l’État, à un taux inférieur à celui auquel elle rémunérait les dépôts des banques. Les pertes subies se traduisaient par de la création monétaire, qui alimentait à son tour la demande de dollars. L’accord conclu récemment va permettre au Trésor de financer à court terme les salaires en s’endettant directement auprès des banques à des taux plus élevés. Cela va alourdir la charge des intérêts pour l’État, mais le stock de la dette est tel que la variation sur les échéances à court terme a été jugée marginale par rapport au besoin de freiner les sorties de devises.

Ces mécanismes permettent-ils de gagner du temps ?

La dette des ménages et des entreprises dépasse aujourd’hui 100 % du PIB. La dette publique, à laquelle il faut ajouter l’endettement net de la BDL, représente environ 220 % du PIB. Avec un taux d’intérêt moyen de 10 %, le service de la dette privée et publique représente à lui seul un tiers du PIB. Si l’on ajoute le poids des prélèvements (impôts, taxes et charges sociales) qui s’élève à 20 % du PIB, et le coût induit par les défaillances de services publics comme l’électricité, l’eau ou l’éducation – estimé entre 5 et 10 % du PIB –, cela représente les deux tiers des revenus des résidents. Cette charge est insupportable, comme en témoigne l’accélération de l’émigration, des licenciements et des dépôts de bilan. C’est le prix à payer pour maintenir la situation actuelle. Le gain de temps n’est pas un objectif justifié en soi, une réallocation explicite et équitable des pertes est nécessaire. Mais il faut avoir la capacité de faire le diagnostic et le courage politique de mener cette entreprise. Cacher les pertes en les aggravant est totalement irresponsable.

Il faut reconnaître que le problème majeur est le déficit structurel de notre compte courant, qui représente entre 20 et 25 % du PIB. Que le pays ait pu se maintenir aussi longtemps dans cette situation relève du miracle. Un miracle pas nécessairement heureux, puisque le prix de la correction n’en est que plus lourd aujourd’hui.

La crise est-elle inévitable ?

La probabilité d’occurrence d’une crise est extrêmement élevée. Sa survenue n’est pas prévisible de manière arithmétique, mais les développements que nous observons tous les jours vont dans ce sens. De par leurs expériences passées, les Libanais craignent une dévaluation de la livre, mais la crise pourrait prendre différentes formes. La situation a beaucoup changé depuis la dernière crise en 1992. À l’époque, l’État libanais n’était endetté qu’en livres libanaises, les banques n’étaient pas exposées au risque souverain en devises. La taille des passifs, que l’on peut mesurer par le poids des dépôts par rapport au revenu domestique, était largement inférieure. Les ménages étaient moins endettés, les crédits aux particuliers étaient quasiment inexistants. Aujourd’hui, la crise pourrait être déclenchée par un ralentissement économique affectant la capacité du secteur privé à rembourser ses dettes, et qui par un effet boule de neige provoquerait une crise de solvabilité des banques.

Faut-il s’attendre à une dévaluation de la livre ?

Si on laisse faire, la crise peut se déclencher sur un front et se répercuter sur les autres, mais si on agit, avec ce que cela implique comme courage politique, les modalités de gestion sont multiples. Le pays dispose encore d’un montant non négligeable de réserves en devises, 35 à 40 milliards de dollars d’avoirs extérieurs qui nous permettraient d’anticiper ou de gérer la crise. Mais si on les dilapide sous prétexte de gain de temps, comme on le fait actuellement, c’est l’ensemble de la société qui deviendrait la variable d’ajustement.

Une amélioration de la conjoncture politique au Liban ou dans la région pourrait-elle sauver la situation ?

Il y a eu dans le passé deux phases durant lesquelles une conjonction des astres, si j’ose dire, a permis de prolonger ce cercle vicieux. Une première fois en 2002, à la veille de l’invasion de l’Irak, lorsque les intérêts français, saoudiens et syriens se sont rejoints et ont permis la tenue de Paris II.

La seconde phase a duré entre 2005 et 2011. La hausse des prix du pétrole a entraîné un afflux massif de capitaux qui a eu des effets phénoménaux sur la scène domestique, comme la multiplication par cinq ou six des prix fonciers et immobiliers, et le gonflement du bilan des banques.

Peut-on parier sur un phénomène similaire aujourd’hui ? Je ne pense pas. Les pays du Golfe sont eux-mêmes dans une situation financière délicate, et la Syrie fait toujours l’objet de tractations entre puissances régionales et internationales.

Au niveau local, les six ou sept chefs communautaires qui constituent le pouvoir de fait ne se font pas confiance entre eux et ne font rien pour gagner celle des Libanais. La moindre des choses aurait été d’adopter un budget pour 2019 avant le début de l’année, comme le prévoit la Constitution.

Ne croyez-vous pas aux engagements pris à CEDRE ?

Le principal engagement pris par le gouvernement à cette conférence est une réduction du déficit de l’État de 5 % du PIB sur cinq ans. Quand on sait que les taux d’intérêt mondiaux sont à la hausse, que les spreads des intérêts domestiques par rapport aux taux internationaux sont en augmentation, et que l’État a procédé en 2018 à des embauches massives dans les corps militaires, je ne sais pas qui peut raisonnablement croire que de tels engagements sont crédibles ou tenables. Si on ajoute le coût de financement des investissements annoncés à cette conférence, ce n’est pas de 5 % du PIB qu’il faudrait réduire le déficit, mais de 10 ou 15 % !

Ces investissements sont nécessaires, mais leur mise en œuvre nécessite plusieurs années, c’est un horizon bien plus lointain que celui que la situation actuelle nous impose. Il faut d’abord prendre en compte les risques imminents.

Si vous deviez prendre la tête d’un gouvernement de “salut national”, quelle serait la première mesure que vous prendriez ?

J’annoncerais clairement aux Libanais que le régime communautaire des chefs de guerre et des milliardaires du pétrole est arrivé à son terme et que nous sommes capables de construire un État laïque qui tire sa légitimité non pas de la manipulation des craintes des citoyens ou d’appuis extérieurs, mais de sa capacité à prendre en compte les réalités de la société. Ce serait d’abord un message d’espoir sans lequel aucun sacrifice ne serait justifié ni acceptable. On ne peut pas demander aux gens de sacrifier une partie des revenus de leur travail ou de leurs investissements s’ils n’adhèrent pas au projet politique proposé. Sans une vision politique, les tentatives de redressement sont vaines : chacun sera tenté de retirer ses marrons du feu en laissant l’ardoise aux autres, ou de miser par désespoir sur l’avènement de miracles ou des solutions chimériques, comme la légalisation du cannabis ou l’exploration de gaz.