La logique d’Israël est aussi celle du système politique libanais : le sionisme prime-t-il sur la nationalité libanaise ?
Si les Juifs libanais sont israéliens, alors les chiites libanais sont iraniens, les maronites libanais français, les sunnites libanais saoudiens, les orthodoxes libanais russes, et quant aux druzes libanais, Israël cherche à se les approprier, etc. quant aux Américains, ils ne se limitent nullement aux Libanais évangéliques.
Des informations ont circulé hier — fondées sur des déclarations officielles israéliennes émanant du bureau de Netanyahu et non démenties par le gouvernement libanais — faisant état d’un accord d’échange de prisonniers libanais «civils» détenus par l’ennemi sioniste contre les dépouilles de «dirigeants de la communauté juive du Liban» tués durant la guerre civile libanaise.
Par cet acte, le gouvernement libanais se rend coupable de plusieurs crimes politiques caractérisés
Premièrement, elle transfère les dépouilles de citoyens libanais — quelle que soit leur confession — à une entité ennemie qui occupe des pans du territoire libanais et qui, chaque jour, tue des Libanais et détruit leurs villages, là encore quelle que soit leur confession.
Deuxièmement, elle traite ses propres citoyens comme s’ils appartenaient à des communautés relevant d’États étrangers, dont les gouvernements auraient le «droit» de réclamer leurs dépouilles, y compris lorsqu’il s’agit du gouvernement de l’ennemi sioniste. Ce faisant, elle conforte la vision israélienne selon laquelle les peuples de la région ne sont que des membres de communautés confessionnelles, et non des citoyens et citoyennes à part entière de leurs propres États. Elle pousse ainsi ces «communautés» à miser sur des acteurs extérieurs, jusqu’à tomber sous leur dépendance. Cette complicité avec la vision israélienne de nos sociétés conduit à la fragmentation et à la destruction du tissu social au profit du projet sioniste ; nul être sensé, pour peu qu’il soit de bonne foi, ne saurait ignorer l’ampleur de ce crime.
Troisièmement, il s’agit d’une reconnaissance de la légitimité de la tutelle sioniste sur l’ensemble des Juifs du monde, ainsi que d’un renforcement de l’intégration entre le sionisme et les courants racistes à l’échelle mondiale, présente depuis sa fondation jusqu’à nos jours. C’est là une position rejetée, par principe, par de nombreux Juifs à travers le monde, tout comme elle l’est par toute conscience libre et exempte de racisme. Une telle reconnaissance ne saurait être faite au nom du peuple libanais, même si elle émane de ceux qui le gouvernent en ces temps d’aveuglement.
Il existe bien d’autres crimes, au nombre desquels figure le fait de lier le sort des prisonniers libanais en Israël — qu’ils soient civils ou non — à une contribution au démantèlement d’une société déjà fissurée.
L’hostilité au projet sioniste est une nécessité pour la défense de la société.
Le sionisme est un mouvement colonialiste et raciste, dont Israël constitue l’incarnation meurtrière dans notre région ; s’opposer au projet sioniste est un devoir, avant tout pour défendre notre société. Toute interaction avec ce projet — en dehors d’une logique de gestion du conflit visant à servir les droits et la dignité de notre peuple et des peuples de la région — constitue un crime politique caractérisé qu’il convient de combattre. La capitulation face au projet sioniste n’est pas une fatalité à laquelle nous devons nous résigner. Les défaites ont des causes bien réelles, dont la racine réside dans notre incapacité à mobiliser les ressources de notre société, conséquence de notre acceptation de la manière dont le projet sioniste l’appréhende. Continuer à envisager notre société sous l’angle des communautés confessionnelles — c’est-à-dire selon la logique même de l’ennemi — revient à perpétuer la défaite et l’impuissance.
Par cet acte, l’autorité officielle justifie l’entrée du Hezbollah en guerre, s’alignant ainsi sur la position de ce que le parti — et elle-même, par sa conduite — considère comme la référence de la communauté. De son côté, le Hezbollah, par son silence actuel et son acceptation d’une situation de dépendance, cautionne l’attitude de l’autorité officielle et sa capitulation face à l’ennemi. Il s’agit d’une dynamique de complémentarité qui se joue au détriment d’une société dont les membres sont privés de logement, d’éducation et d’emploi, et dont la principale aspiration se résume à organiser l’émigration de leurs enfants.
Peut-on oublier que les milices de la guerre ont perpétré des enlèvements et des meurtres «fondés sur l’identité communautaire», provoquant l’intervention de puissances régionales et internationales — dont Israël — et qu’une fois au pouvoir, elles ont fini par s’octroyer une amnistie ? Face à la gravité de la situation, peut-être que les auteurs de ces meurtres oseront avouer leurs actes, mettant ainsi en lumière l’échec des légitimités confessionnelles dans ce pays.
La légitimité du pouvoir ne saurait découler d’une injonction extérieure — à l’instar de ces gouvernements de « mission » désignés de l’étranger — et quiconque a contribué à engendrer la mouture actuelle de ce pouvoir porte une responsabilité directe dans ses actes. La défaite est le fruit de la légitimité confessionnelle et de la trêve qui a gelé la guerre civile; à l’inverse, la capacité de résistance procède d’une légitimité capable de mobiliser les ressources : celle d’États civils qui constituent un modèle pour la région et pour le monde.


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