La confrontation avec l’extérieur est d’abord intérieure,
dans ses objectifs et dans ses moyens
Établissons un État aujourd’hui

Il y a 100 ans, le Liban a été fondé en tant qu’État, comme la plupart des États, à la suite d’une guerre mondiale et par des négociations entre les puissances. Il y a 50 ans, jour pour jour, le pays sombrait dans une guerre funeste née de paris mesquins et asservissants, provoquant le délitement de l’État et la perte de sa position dans la région et dans le monde, jusqu’à ce que le pouvoir soit restauré par un arrangement extérieur circonstanciel sous tutelle régionale.

Depuis 20 ans, cet arrangement circonstanciel s’effondre progressivement, au milieu des tempêtes qui balayent le monde, où la violence s’intensifie et où les dispositions du droit international ainsi que les institutions de l’ordre international s’écroulent. Notre région est l’un des principaux théâtres de confrontation, et notre pays, désormais en état d’apesanteur, se désagrège sous nos yeux.

Ce qui s’est produit depuis plusieurs années et jusqu’à ce jour : faillite, migrations, recomposition régionale, était prévisible et nous en avons averti. Les avertissements n’ont pas servi, et les prédictions se sont malheureusement réalisées. Ce qui nous importe, c’est ce qui se passe aujourd’hui, là où nous en sommes et ce qui nous attend, non l’analyse des causes ni l‘attribution mutuelle des responsabilités, quelle qu’en soit la gravité. Ce qui nous menace aujourd’hui est bien plus grave. L’important est que les pertes accumulées ne se transforment pas en plus de délitement et de souffrance, mais que les sacrifices immenses portent leurs fruits et qu’ils finissent par avoir un sens et une finalité. Car ce qui fut ne reviendra pas, mais surtout, parce que l’histoire n’a de fin que pour ceux qui sont défaits au plus profond de leur âme. Ce qui se joue aujourd’hui représente un danger extrême, car il s’agit d’une reconfiguration de la région par le feu et le sang.

Demain et après-demain, une délégation représentant l’État libanais, dans la forme fragile que lui a imposée notre système hérité des arrangements de la guerre civile, siégera pour négocier avec les Israéliens à Washington. Et entre-temps, les bombardements, les tueries et l’expansion militaire se poursuivent, face à la résistance de jeunes gens qui se battent pour chaque pouce du territoire. Les conditions les plus élémentaires de négociation ne sont pas réunies. Les Israéliens ont clairement affiché leurs intentions ; ils les ont annoncées à l’égard du Liban depuis des décennies, et ils les réaffirment aujourd’hui en paroles et en actes, après avoir mobilisé les ressources et rassemblé les moyens nécessaires à cette fin.

Nous sommes divisés et nous gaspillons nos ressources : la jeunesse est notre seule marchandise d’exportation, et la recherche de fonds politiques pour les partis et les médias est devenue pratique courante. Après avoir reçu pendant de nombreuses années de l’argent et du matériel à la fois des États-Unis d’Amérique et de la République islamique d’Iran, nous avons fini par croire que nous étions indispensables au monde. Nous n’avons ni monnaie, ni système bancaire, ni recettes fiscales autres que celles provenant des taxes à la consommation. L’administration est pratiquement vide, à l’exception de l’armée et des autres forces armées. Nous ne savons même pas qui réside sur notre territoire.

Tout ce que nous parvenons à faire, c’est qu’après des interruptions et des vacances de plusieurs mois ou années, nous voyons ceux que nous appelons les « composantes » former des assemblées législatives et des gouvernements qui ne prennent aucune décision, si ce n’est pour la forme, afin de satisfaire telle ou telle puissance étrangère qui se moque bien de nous. Israël, après avoir perpétré un génocide systématique à Gaza, établit des zones tampons autour de lui, en Syrie comme au Liban. Mais son champ de bataille n’est pas géographique, il est humain, et ce qu’il envahit en premier lieu, n’est pas le territoire, mais la société.

La preuve est éclatante. Le Liban est désormais divisé entre zones « sûres » et zones « exposées », c’est-à-dire, dans les faits, entre communautés protégées et communauté ciblée. Ceux qui se considèrent désormais en sécurité n’ont plus d’autre souci que de ne pas voir leur quiétude — définie par l’Israélien — perturbée, ne serait-ce que par une personne que ce même Israélien désignerait comme non sûre. Le territoire est désormais défini à l’échelle du quartier, voire de l’immeuble, et le temps à l’échelle de la nuit ou de la journée, avec cette question persistante : que se passera-t-il demain ? Où est l’État dans tout cela ? Acceptons-nous de nous traiter nous-mêmes comme les Israéliens nous manipulent ?

Aujourd’hui, c’est le 13 avril, l’anniversaire d’une guerre qui a coûté des dizaines de milliers de victimes et dont nous payons encore le prix. Israël y est intervenu jusqu’à l’invasion du pays. Son intervention visait alors à expulser les organisations palestiniennes que certains Libanais combattaient et que d’autres soutenaient. Son intervention aujourd’hui vise à organiser un entre-déchirement libano-libanais, entre les communautés du pays.

Nous nous adressons à ceux qui assument des responsabilités dans notre pays selon trois axes qui les différencient de par leurs rôles et leurs situations respectives : d’abord ceux qui portent des responsabilités officielles, ensuite les responsables des combattants, et enfin les responsables des bases confessionnelles.

Aux responsables officiels

À Joseph Aoun, Président de la République, à Nawaf Salam, Chef du Gouvernement, et à Nabih Berri en sa qualité de Président du Parlement en premier lieu, et par conséquent à Simon Karam, chargé de tenir des réunions pour négocier avec Israël à partir de demain à Washington, nous proposons ce qui suit :

  • La délégation libanaise doit déclarer immédiatement, même si après un retard grave, qu’une condition préalable à l’acceptation de toute négociation est l’arrêt par Israël de toutes ses opérations militaires au Liban.
  • Les objectifs et les limites de la négociation seront clairement définis : l’établissement d’une trêve entre le Liban et Israël, accompagnée de garanties internationales fiables — surtout suite à la décision de mettre fin à la mission de la FINUL — le long des frontières internationales définies, après le retour de tous les prisonniers.
  • Les négociations n’incluront aucune normalisation avec Israël, car celui-ci ne reconnaît pas le droit des Palestiniens à une résidence digne sur leur terre, au sein d’un État ni raciste ni religieux, et parce qu’il n’est revenu sur aucune de ses positions documentées concernant ses convoitises au Liban.
  • Indépendamment de la réponse israélienne et de la position américaine, le Président de la République, le Chef du Gouvernement et le Président du Parlement doivent annoncer, parallèlement au début des rencontres à Washington et après une discussion sérieuse et décisive avec le Hezbollah à travers les représentants qu’il désignera :
    • L’établissement d’un service national civil et militaire obligatoire pour tous les Libanais et Libanaises en dessous d’un certain âge
    • La mission confiée à l’armée, appuyée par le service national et dotée de toutes les armes présentes sur le territoire libanais ainsi que de celles qu’il est nécessaire d’importer ou de fabriquer, la défense de l’ensemble du Liban, de sa population et de son territoire,
    • La déclaration que l’État libanais repose sur une légitimité civile, ni religieuse ni ethnique, que l’appartenance à une confession est un choix individuel, et que l’État adopte, pour ses citoyens, tant ceux qui résident au pays que ceux qui sont en exil, un système de représentation politique fondé sur le principe selon lequel la représentation de ceux qui choisissent de se présenter en fonction de leur appartenance communautaire sera soumise à la répartition de quotas fixes entre les communautés, en fonction du total des voix qu’ils obtiendront, tandis que ceux qui se présentent en dehors de toute appartenance communautaire obtiendront les sièges restants en fonction du total des voix qu’ils obtiendront.

Aux responsables des combattants

Au cheikh Naïm Qassem et à la direction du Hezbollah, nous disons que la croyance religieuse est un choix personnel libre, qui mérite le respect, mais que fonder l’action politique sur celle-ci relève d’un choix politique. L’Iran a en effet fondé la légitimité de son pouvoir étatique sur la religion car l’opinion dominante après la révolution de 1978 était que c’était la formule la plus à même de rassembler, au sein de l’État, la société iranienne, complexe sur le plan ethnique et linguistique. Il s’agit là de la reprise d’un long héritage des empires qui l’avaient déjà adoptée, voire imposée, face à un Empire ottoman qui avait pour sa part adopté le sunnisme hanafite comme fondement de sa légitimité. L’Iran est un État avant d’être chiite, et il agit en tant qu’État. Il en va de même pour la Turquie qui mêle, dans des proportions différentes, légitimité nationale et légitimité religieuse.

Quant à nos pays, ils n’étaient que des territoires soumis au sein d’empires, ils n’ont donc pas suivi cette voie, mais ont dû se constituer à partir de deux structures disjointes : des villes protégées par des forteresses où le pouvoir impérial était présent, et des campagnes où s’étaient constituées et que contrôlaient des clans et des communautés. L’établissement de la légitimité des États y a été difficile, voire douloureuse. Puis vint le projet sioniste, basé sur une logique raciale et coloniale de peuplement, et en pleine connaissance de la situation environnante, qui s’est employé méthodiquement à saper les légitimités déjà fragiles des États de la région et à les fragmenter. C’est ce qui s’est passé au Liban et c’est ce qui se passe en Irak et en Syrie.

La guerre civile au Liban est née du choc entre les ruraux, déplacés vers les villes, et le pouvoir des commerçants, indifférents aux changements sociaux, puis des conflits entre les migrants, chacun s’appuyant sur les soutiens auxquels il pouvait accéder, c’est-à-dire sur des paris et des inféodations extérieurs. Puis vint l’accord de Taëf, qui arrangea une trêve entre les chefs de communauté et leurs milices sous des tutelles régionales hiérarchisées. Mais il n’était pas destiné à fonder un État. Le Liban a aujourd’hui un besoin vital et urgent d’un État face à ce qui ravage la région et notre pays. Et la confrontation avec l’extérieur est avant tout une affaire intérieure, tant par ses objectifs – la protection de l’intérieur – que par ses moyens – la mobilisation de ses ressources. À ce moment de l’histoire de notre société, compte tenu de sa situation et des dangers qui la menacent, l’État ne peut être que laïc, sous peine de voir la société se désagréger et le projet sioniste régner sur toute la région. La décision vous appartient également, et elle est grave ; tranchez, et que vos sacrifices ouvrent la voie à un avenir que nous méritons tous.

Aux Responsables des bases communautaires

Nous nous adressons aux dirigeants inquiets, à Michel Aoun et à Gebran Bassil, à Walid et Taymour Joumblatt, à Saad Hariri, à Suleiman Frangieh, à Amin et Sami Gemayel, et à Nabih Berri, en sa seconde qualité de zaïm chiite, ainsi qu’à Samir Geagea qui dissimule son inquiétude derrière des positions radicales auxquelles il tente de rallier des soutiens ici et là, lui qui a personnellement fait l’expérience, peut-être plus que les autres, que l’appui du faible sur le fort n’est pas sans conséquences, et à d’autres encore.

Nous leur disons : Vous avez personnellement vécu, avec vos proches, l’expérience du feu et du sang, pendant la guerre civile et lors des remaniements régionaux de 2005, puis avec la guerre en Syrie et ses conséquences, et la situation actuelle est encore plus grave et plus dure.

Vous êtes, dans une large mesure, prisonniers de rôles et de responsabilités qui vous ont été imposés ou proposés et que vous avez acceptés. Dans les temps normaux, vous avez œuvré à deux choses : fournir ce que chacun de vous pouviez offrir à vos partisans dans vos communautés en termes d’avantages matériels et moraux, et éviter le retour d’une guerre que vous avez connue malgré la virulence de de vos rivalités. Comme l’a décrit sans détour Rafic Hariri : « Nous avons acheté la paix civile par la dette ». Mais aux moments décisifs et critiques, il devient nécessaire de prendre des décisions, et les décisions sérieuses sont des choix, ce qui signifie privilégier certains intérêts par rapport à d’autres. Des intérêts de classes sociales, de secteurs économiques et de tranches d’âge… Quant à vous, en tant que dirigeants de communautés regroupant riches et pauvres, épargnants et endettés, propriétaires et locataires, jeunes et personnes âgées, résidents et migrants, vous ne pouvez pas trancher de tels choix, ni face à la faillite, ni face à l’immigration et à l’émigration, ni sur les relations dans la région et les risques qu’elles comportent, car de tels choix menacent de diviser vos partisans sans l’espoir pour vous de gagner des soutiens parmi les partisans de vos adversaires communautaires. Or, face à ce qui se passe, le pays est en train de se déliter et de disparaître, avec toute sa société, y compris ceux qui vous ont délégué et qui vous soutiennent, désormais prisonniers du désespoir et de l’émigration. Il n’y a plus de gâteau à partager. Coopérons donc, tournons la page et ouvrons un nouveau chapitre. Vous avez maintenu la trêve de non-État pendant près de quarante ans, mais cette phase est terminée. Votre soutien au processus de transition est un salut pour la société et une renaissance pour l’État.

Une perspective plus large

Ce que nous proposons pour le Liban s’applique à toute la région, que Netanyahou a coloriée en noir : la Syrie, l’Irak et, bien sûr, la Palestine qu’il a voulu rayer de la carte. Le Liban n’a d’autre mérite dans ce contexte que d’avoir connu avant tous ces pays l’exode rural, l’éducation, la transition démographique, la guerre civile et les accords de trêve qui en encadrent les conséquences. Le Liban est un petit pays dont l’émigration massive a épuisé la jeunesse, et l’affirmation de certains selon laquelle telle ou telle communauté aurait été plus touchée par l’émigration qu’une autre n’est qu’une vision pathologique, car toutes les communautés suivent la même trajectoire, même si le moment de son déclenchement diffère. Face à cette inquiétude généralisée, le repli sur soi ou l’isolement deviennent un péché. Le Liban a besoin d’une dimension régionale effective afin que les pays de la région ne restent pas prisonniers de leurs tragédies et des dysfonctionnements de leurs sociétés, mais pour instaurer une complémentarité qui leur redonne prise sur leurs réalités. Le chemin sera peut-être long ou court, mais nous sommes contraints à l’ouvrir et nous en sommes capables. Afin de d’accompagner l’évolution les États puissants qui nous entourent, notamment la Turquie, l’Égypte, l’Iran et l’Arabie saoudite, et afin de faire face au projet sioniste qui a œuvré et œuvre encore à la fragmentation de la région, pour aboutir à une présence du Liban dans le monde entier, lui aussi en proie à la violence et au repli sur soi.

Nous terminons par un appel aux jeunes Libanais, à ceux qui ont émigré, à ceux qui sont restés dans l’attente de l’émigration, et à ceux qui acceptent sans compter les risques de la confrontation : vous n’êtes qu’une marchandise d’exportation et du carburant pour les combats domestiques. Ce n’est pas une fatalité, et les erreurs de la génération de vos parents doivent servir d’exemple et d’expérience. Tirez-en les leçons et renversez l’image de la défaite, de l’adaptation et du sacrifice gratuit. Il n’y a pas de fin de l’histoire et les voies sont ouvertes à la réflexion, à l’action et à l’accomplissement.